Mais à la fin, il arriva qu'elle devint mère de deux enfans, d'une seule coûche.
Comme elle était grande, elle pouvait cacher longtemps sa situation ; ce fut ce qu'elle fit avec l'un de ses trois amans : elle le dit tout uniment a l'un des deux autres ; et quant au troisième elle lui annonca qu'elle était dans une situation douteuse, et se confia pour l'évènement à son bonheur accoutumé. I1 aurait été assés maladroit qu'elle eût permis à l'un de ses amans d'assister à ses coûches ; aussi les éloigna-t-elle absolument tous deux. Lorsqu'on lui annonca qu'elle avait deux enfans, elle en fut ravie, surtout quand elle sut que c'était un garçon et une fille. Elle fit chercher les meilleures nourrices, et en prit tant de soin qu'elle les conserva. Un seul fut batisé, sous le nom du Bruniste et celui de Virginie.
Mais il faut reprendre ici la conduite des trois amans, où le fil en a été interrompu.
Lorsque Virginie s'était vue grosse, le Bruniste, à qui elle l'avoua le premier, en avertit ses deux amis. - Parbleu, j'en suis charmé, dit le Roussiste : nous verrons un peu si nos trois maîtresses ont le secret de tout faire de même! Dès qu'il vit la sienne, il s'informa. Elle l'assura qu'elle était dans une situation différente de son amie la Brune ; le Blondiste, de son côté, en fit autant. Même réponse: ce ne fut que plus de trois mois après, que Virginie la Blonde lui dit qu'elle doutait de sa situation. Cette différence était suffisante. Tous les jours les trois amis s'interrogeaient. - La mienne avance. - La mienne doute toujours. - La mienne n'a rien encore. - Voilà pourtant une différence, enfin, s'écrièrent-ils tous trois!
Quand Virginie accoucha, elle sut donner encore un temps différent à la naissance
des deux jumeaus ; elle n'avoua que le fils au Bruniste, parce que le garçon était brun comme son père ; elle assura sa grossesse au Blondiste, et elle ne lui parla en son temps, que de la fille dont elle feignit d'accoucher, et qu'elle fit batiser sous le nom du Blondiste et de Manette. I1 n'y eut rien pour le troisième. Les trois amans s'étant réunis, le Bruniste dit aux deux autres : - Ma Virginie est heureusement accouchée d'un beau garçon. - La mienne est prête d'en faire autant, dit le blondiste. - La mienne fait toujours la fille, dit le Roussiste. Le garcon fut envoyé avec sa nourrice chés le Bruniste, qui le fit voir à ses deux amis. Quelques mois après, Virginie fit avertir le Blondiste qu'il était père d'une fille. Il courut touver ses amis : - Je suis père, et c'est une fille. Parbleu! les trois amies savent différer quand elles veulent, dit le Roussiste : n'aurais-je donc pas le même bonheur que: vous ? Les autres le raillèrent de la stérilité de sa maîtresse ; car ils étaient transporté de joie de leur paternité. Le pauvre Roussiste fut très fâché, surtout lorsqu'il vit la fille de son ami, qui lui fut apportée par la nourrice : c'était la plus jolie créature qu'on puisse voir ; elle souriait déjà ; ce qui parut d'un bon augure à de vieus célibataires, qui ne savaient pas comme est un enfant le jour de sa naissance. Le Roussiste enrageait encore davantage : mais il fallut bién qu'il prit pacience environ six mois, que Virginie accoucha une seconde fois d'une fille presque rousse. I1 est inutile de dire qu'elle avait caché sa seconde grossesse aux deux autres, et elle ne l'avait avouée qu'au Roussiste, qui en avait été assés fier. Mais en se voyant une fille rousse, la tête pensa lui tournerde joie.
Voilà donc les trois amis également heureus ; et Virginie si riche, qu'elle possédait
plus de soixante mille livres de rente - chacun de ses trois amans, tous dans la finance, lui ayant fourni les fonds pour vingt ou vingt-cinq. Elle en était là ; nous verrons si elle saura se conserver dans une passe si heureuse.

[Previous Page] [Next Page]
[Contents Page]