[La Fille de trois couleurs] Il arrive dans la capitale des traits si extraordinaires, qu'ils en ont l'air fabuleus. Tel est celui qui va faire le sujet de cette Nouvelle. Cependant, quelque invraisemblable qu'il soit, je puis assurer que j'ai vu son pendant, et qu'une Fille que j'ai particulierement connue, passait dans un quartier de Paris pour brune, tandis qu'on la voyait constamment blonde, dans l'autre. Voici comment la mere de la Jolie Courtiere (l'heroine de la Nouvelle suivante) raconta l'histoire de la Fille de trois couleurs a cette jeune personne, pour l'engager a seconder ses vues : -- Il y avait a Paris, dans la rue du Fouarre, une grande Fille, qui etait aimee de trois hommes, qui tous trois avaient un un gout different, et qui, bien qu'ils se connussent, ne savaient pas qu'ils etaient rivaux. La Fille avait su adroitement ce qui plaisait davantage a chacun: le premier aimait les brunes ; il voulait que sa maitresse fut en blanc, presque toujours en deshabiller, coifee en grisette, mais avec un certain gout exquis dont il cita un modele; qu'elle eut une chaussure mignone, mais a talons bas et minces, et qu'elle fut presque toujours en mules blanches. Le second aimait les blondes : il demandait une grande mise, un air de langueur. Une coifure en cheveux, et la frisure la plus chargee ; il avait une passion pour la couleur rose ; il souhaitait que les robes, les chaussures fussent de cette couleur favorite; que le soulier de sa belle et ses mules eussent un talon de six pouces, arque, mince, et qu'elle put a peine se soutenir en marchant ; il etait au comble de ses voeux a chaque faux pas qui la jetait ; et l'obligeait a s'appuyer sur lui ; il disait que les fammes ne sont pas faites pour courir, et qu'on ne peut trop gener leur marche : mais je craint que la passion seule et ce gout particulier lui faisait tenir ce langaje. Enfin, le troisieme avait souvent temoigne a ses amis, qu'il aurait adore une jolie rousse, qui n'aurait eu aucune mauvaise odeur. Mais son gout particulier, pour la parure etait le vert, et quant a la hauteur de la chaussure, il tenait precisement le milieu entre les deux autres. La jeune coquette, nommee Virginie, ayant su tout cela, de la maniere que je vais conter ; elle entreprit de captiver ces trois hommes, et de les satisfaire egalement. Elle etait blonde : elle allait, sous sa forme naturelle, dans un jardin public, ou celui qui aimait les blondes se promenait tous les jours, et l' y voyait paree comme il desirait. Elle le charma facilement, et avec un peu d'adresse, elle lui laissa faire connaissance. Il lui proposa d'amener ses amis ches elle, pour faire des parties de petits soupers : - Je suis fort jalous! (ajouta-t-il) ; mais je n ai rien a craindre d'eux ; nous avons un gout absolument different. L'un n'aime que les brunes, et une parure de grisette ; l'autre... le dirai-je? n'a du gout que pour les rousses! Cela est heureux! nous reunirons souvent nos maitresses, quand ils auront trouve ce qui leur faut, et nous serons en surete les uns contre les autres. Ce langaje donna de grandes idees a Virginie! Elle se pretendit fort genee par sa mere et fit en sorte de persuader a son amant, qu'elle ne pouvait le voir que tous les trois jours ; mais c'etait pour faire la conquete des deux autres. Des le lendemain, elle se mit a portee d'etre apercue de celui qui aimait les brunes : une poudre noire lui donna cheveux d'ebene; elle se noircit les sourcils, et parut la fille la plus brune de France ; elle fit donc cette seconde conquete, au moyen de toutes les autres choses qu'il aimait dans la mise. Enfin, elle rechercha les occasions d'etre remarquee de l'amateur des rousses ; elle avait les cheveus de couleur de safran vif, ainsi que les sourcils ; de sorte qu'a l'aide de beaucoup de poudre a la marechale, et d'une certaine teinture, elle charma ce troisieme adorateur. Ainsi fournie de trois amans, elle mit toute son etude a les conserver, et elle y reussit a merveille ; parce qu'etant tres interessee, elle etait aussi tres complaisante. Or, ce n'etait pas qu'une petite adresse, que de conserver trois hommes qui se connaissaient! Le premier, qui aimait les blondes, dit un jour a son ami, qui aimait les brunes : - J'ai une jolie maitresse ; c'est une grande fille, faite autour, qui se nomme Virginie. - Virginie ! Parbleu, j'ai aussi une jolie maitresse, faite autour, qui se nomme Virginie. La mienne est toujours du dernier gout, en rose : elle a surtout tact pour sa chaussure, que rien n'egale ; le talon a dix pouces de hauteur ; elle trebuche a chaque pas qu'elle fait, de la maniere la plus voluptueuse. - A la bonne heure : la mienne est chaussee tres bas ; elle a une marche facile, degajee, et pleine de volupte. Elle est brune et blanche de peau comme lis. - Bon ; la mienne est blonde : ainsi, nos maitresses n'ont de commun que le nom. Comme ils en etaient la, ils virent arriver leur troisieme ami, celui qui aimait les rousses. - Je suis charme de vous voir, leur dit-il : je me trouve tres heureus depuis que je vous ai vus, j'ai une maitresse charmante, grande, faite autour, et qui a le plus beau nom ; elle se nomme Virginie. Les deux autres eclaterent de rire. - Parbleu, voila une singuliere aventure, dit l'un d'eux : nous avons chacun une maitresse grande et bien faite, qui se nomme Virginie! Sous quel poil est la tienne? - Comme je le demande : la nature semble me l'avoir faite expres; elle est du rous dore le plus agreable. - Nous voila freres (dit le Blondiste), autant par le nom de nos maitresses que par notre amitie. I1 faut les reunir et faire une partie avec ces trois beautes, que nous lierons par 1'amitie comme nous le sommes. Et leur mise se ressemble-t-elle? La mienne n'aime que le blanc? - La mienne que le rose. - La mienne, que le vert. - La mienne aime les talons bas. - La mienne, les talons eleves. - La mienne les deux extremes ; et elle se chausse toujours en vert. - La mienne, toujours en blanc. - La mienne toujours en en rose. Tout lui va. - Tout va de meme a ma Virginie! S'ecrierent les deux autres. - Quel jour prendrons-nous ? Le lundi ou le jeudi. - Cela ne se peut pas pour la mienne : elle ne peut sortir, et je ne la vois que les mardis et vendredis.- Et moi, la mienne, que les mercredis et les samedis, jamais le dimanche. - Ni la mienne ! dirent les deux autres. - Il faut renoncer a les reunir, a moins d'obtenir une exception. - Nous verrons cela. Ils le virent en effet ; et comme ils dirent la raison du changement qu'ils desiraient, Virginie n'eut garde de consentir a changer le jour d'aucun, ni de donner le dimanche a l'un des trois : les deux autres etant libres ce jour-la, ils auraient pu se trouver avec lui! Il s'ecoula plusieurs annees de la sorte : mais enfin, quand il n'y a pas certains arrangemens, mieux combines que l'etait celui de Virginie, tout se decouvre a la fin. Les trois Amis voulurent absolument se montrer leur Maitresse: ils en formerent la resolution en soupant ensemble, et ils s'etonnerent de ne s'y etre pas entetes plus tot : chacun se promettant te faire admirer la sienne aux deux autres, et de les forcer de convenir qu'elle l'emportait en beaute. Celui qui avait le jour le plus proche etait le Bruniste. Il fit cacher ses deux amis dans la chambre ou il voyait Virginie ; et comme une des condicions de cette Fille etait qu'elle ne serait jamais vue de personne, il fut convenu que les deux amis ne se montreraient pas. Lorsqu'elle parut, ni l'un ni l'autre des deux rivaux caches ne reconnut sa maitresse : ils s'accorderent a la trouver tres aimable, quoique inferieure, dirent-ils, a celle qu'ils aimaient. Mais lorsqu'elle parla, tous deux furent egalement etonnes de reconnaitre le son de sa voix pour celui, l'un de sa Blonde, l'autre de sa Brune. - C'est la voix de la mienne! - C'est la voix de la mienne! se dirent-ils en meme temps. Tous les autres details convenaient egalement aux trois Virginies. Ce qui ne fesait qu'accroitre leur surprise! Elle s'en alla. Et les deux Caches vinrent communiquer leur etonnement a leur ami. - Parbleu ! nous verrons demain! leur dit-il. Le lendemain etait le tour du Blondiste. Virginie arriva sur ses hauts talons ; et parut beaucoup plus grande aux deux Caches. - Ce n'est pas la meme! dirent-ils ensemble. C'est une jolie Blonde! Mais elle est plus grande que ma Brune. - Elle l'est aussi un peu plus que ma Rousse. Tandis qu'ils chuchetaient ainsi ensemble, Virginie parla. - C'est la voix de la mienne, se dirent les deux Caches. Cependant ils prirent patience jusqu'a ce qu'elle fut partie. - Voila qui est singulier, se dirent-ils tous trois ! il faudra eclaircir ceci! Le lendemain, le Roussiste fit cacher ses deux amis. Virginie arriva, rousse comme une vache. - Fi donc ! ce n'est pas la ma Virginie! Dirent les deux Caches. Mais, a ses manieres, c'etait deja la meme chose. Enfin, elle parla. Pour le coup ils perdirent patience et se montrerent. Virginie en les voyant ne se deconcerta pas: elle se plaignit seulement a son amant le Roussiste, de ce qu'il la divulguait. Les deux autres l'examinerent ; mais toute leur attencion ne pouvait leur faire reconnaitre autre; chose que sa voix, lorsqu'un d'eux s'avisa de dire : - Mais ou demeurez-vous, Mademoiselle? - Rue du Chantre. - La mienne demeure rue des Bons Enfans. - La mienne, rue Champfleury. - Parbleu! il est bien singulier qu'une meme personne reunisse tant de ressemblances et de dissemblances tout a la fois! - Vous meriteriez, Monsieur, dit Virginie a son amant, que je rompisse avec vous, pour m'exposer a tout ce que j'entens et a tout ce que je vois, mais je vous aimes et vous en abusez. Adieu. - Un mot, Mademoiselle, dit le Bruniste: il ne serait pas impossible que vous connussiez mon amie : elle se nomme comme vous et elle demeure rue des Bons Enfans, au second, maison d'un limonadier? - Oui, Monsieur, je la connais ; c'est une fille charmante, d'une conduite exemplaire; et je vous felicite d'en etre aimé ; car elle vous adore : mais elle est bien genee! elle a une mere terrible!... C'est ma bonne amie et nous avons toutes les manieres l'une de l'autre ; ainsi qu'une troisieme qui demeure rue Champfleuri, tout a l'entree, qui se nomme Manette. - Manette! (dit le Blondiste) ! - Oui, quoiqu'avec son amant, elle porte mon nom qu'elle a trouve plus agreable que le sien. Et quel est le nom de votre autre amie? - Françoise, ou Fanchette : mais nous sommes convenues toutes trois, pour embarrasser nos meres, en cas de decouverte de l'une de nos avantures, de porter toutes trois, avec nos amans, le nom de Virginie : aussi, jamais nous ne voulons nous trouver ensemble avec eux, parce que cela detruirait l'effet de nos precautions. -Voila ce que c'est! s'ecrierent les trois hommes : l'avanture est unique mais charmante! - Nous nous sommes etudiees non seulement a nous donner les memes manieres, mais encore le meme son de voix : l'attention et l'habitude font tout. - Cela est merveilleux! car enfin, ce n'est pas une fable! nous connaissons trois filles, de couleur differentes, et qui se ressemblent pour tout le reste! Ils laisserent partir Virginie la rousse, enchantes de leur bonheur, d'avoir pour maitresses trois personnes si tendres et si spirituelles, et qui etaient amies comme ils etaient eux memes trois amis. Ils s'attacherent plus fortement que jamais a Virginie et lui firent des presens multiplies, qui l'enrichirent triplement. . A le bien prendre, elle leur etait fidele a chaqu'un : sa conduite etait reservee avec tout le monde, et si elle avait pu se tripler, comme elle changeait de couleur, elle n'aurait eu rien eu a se reprocher a leur egard. Mais a la fin, il arriva qu'elle devint mere de deux enfans, d'une seule couche. Comme elle etait grande, elle pouvait cacher longtemps sa situation ; ce fut ce qu'elle fit avec l'un de ses trois amans : elle le dit tout uniment a l'un des deux autres ; et quant au troisieme elle lui annonca qu'elle etait dans une situation douteuse, et se confia pour l'evenement a son bonheur accoutume. I1 aurait ete asses maladroit qu'elle eut permis a l'un de ses amans d'assister a ses couches ; aussi les eloigna-t-elle absolument tous deux. Lorsqu'on lui annonca qu'elle avait deux enfans, elle en fut ravie, surtout quand elle sut que c'etait un garçon et une fille. Elle fit chercher les meilleures nourrices, et en prit tant de soin qu'elle les conserva. Un seul fut batise, sous le nom du Bruniste et celui de Virginie. Mais il faut reprendre ici la conduite des trois amans, ou le fil en a ete interrompu. Lorsque Virginie s'etait vue grosse, le Bruniste, a qui elle l'avoua le premier, en avertit ses deux amis. - Parbleu, j'en suis charme, dit le Roussiste : nous verrons un peu si nos trois maitresses ont le secret de tout faire de meme! Des qu'il vit la sienne, il s'informa. Elle l'assura qu'elle etait dans une situation differente de son amie la Brune ; le Blondiste, de son cote, en fit autant. Meme reponse: ce ne fut que plus de trois mois apres, que Virginie la Blonde lui dit qu'elle doutait de sa situation. Cette difference etait suffisante. Tous les jours les trois amis s'interrogeaient. - La mienne avance. - La mienne doute toujours. - La mienne n'a rien encore. - Voila pourtant une difference, enfin, s'ecrierent-ils tous trois! Quand Virginie accoucha, elle sut donner encore un temps different a la naissance des deux jumeaus ; elle n'avoua que le fils au Bruniste, parce que le garcon etait brun comme son pere ; elle assura sa grossesse au Blondiste, et elle ne lui parla en son temps, que de la fille dont elle feignit d'accoucher, et qu'elle fit batiser sous le nom du Blondiste et de Manette. I1 n'y eut rien pour le troisieme. Les trois amans s'etant reunis, le Bruniste dit aux deux autres : - Ma Virginie est heureusement accouchee d'un beau garcon. - La mienne est prete d'en faire autant, dit le blondiste. - La mienne fait toujours la fille, dit le Roussiste. Le garcon fut envoye avec sa nourrice ches le Bruniste, qui le fit voir a ses deux amis. Quelques mois apres, Virginie fit avertir le Blondiste qu'il etait pere d'une fille. Il courut touver ses amis : - Je suis pere, et c'est une fille. Parbleu! les trois amies savent differer quand elles veulent, dit le Roussiste : n'aurais-je donc pas le meme bonheur que vous ? Les autres le raillerent de la sterilite de sa maitresse ; car ils etaient transporte de joie de leur paternite. Le pauvre Roussiste fut tres fache, surtout lorsqu'il vit la fille de son ami, qui lui fut apportee par la nourrice : c'etait la plus jolie creature qu'on puisse voir ; elle souriait deja ; ce qui parut d'un bon augure a de vieus celibataires, qui ne savaient pas comme est un enfant le jour de sa naissance. Le Roussiste enrageait encore davantage : mais il fallut bien qu'il prit pacience environ six mois, que Virginie accoucha une seconde fois d'une fille presque rousse. I1 est inutile de dire qu'elle avait cache sa seconde grossesse aux deux autres, et elle ne l'avait avouee qu'au Roussiste, qui en avait ete asses fier. Mais en se voyant une fille rousse, la tete pensa lui tourner de joie. Voila donc les trois amis egalement heureus ; et Virginie si riche, qu'elle possedait plus de soixante mille livres de rente - chacun de ses trois amans, tous dans la finance, lui ayant fourni les fonds pour vingt ou vingt-cinq. Elle en etait le ; nous verrons si elle saura se conserver dans une passe si heureuse. (Quelque temps apres, la mere de la Jolie Courtiere acheva, dans une circonstance tres critique, et devant trois hommes, l'histoire qu'elle avait commence seule avec sa fille, en ces termes) : Virginie eut ensuite le meme sort que moi ; car la verite, vient de se decouvrir, comme vous allez le voir. Ses trois galans avaient eu mille occasions de concevoir des soupcons a son sujet, qui devenaient plus forts de jour en jour, parce qu'aimant beaucoup moins deux d'entr'eux, elle s'occupait davantage a conserver le Bruniste : elle sortait souvent avec lui, par complaisance. Un jour, donc, le Bruniste engagea sa Belle a venir diner avec lui dans une maison qu'il lui nomma et qu'elle connaissait : il lui donna la liste de tous les convives, en l'assurant qu'il n'y en aurait point d'autres. Il etait de bonne foi, et il ne la trompait pas. On se mit a table, et le diner se passa tranquillement. Mais vers la fin du repas un domestique vint annoncer le Blondiste par un nom inconnu a Virginie : le maitre de la maison lui fit dire d'entrer, mais il pria qu'on l'en dispensat, ajoutant qu'il attendrait dans le salon, aupres du feu. Un instant apres, on annonca le Roussiste, aussi par un nom que Virginie ne savait pas, et il fit comme le premier. Le diner acheve, on passa aupres du feu. La surprise de Virginie fut extreme en voyant ses trois amans reunis dans une meme maison; cependant elle ne se deconcerta point : elle s'etait deja trouvee dans une pareille circonstance, et elle s'etait tiree avec honneur de ce mauvais pas. Elle prit un air aise, riant, et parla sans se gener. Le Bruniste, qui vit ses deux amis, se douta de quelque chose. Il tacha de leur dire un mot en particulier. Ils lui avouerent que l'un d'eux (le Blondiste) ayant apercu Virginie monter en voiture avec lui, ils l'avaient fait suivre, dans la resolucion d'eclaircir une bonne fois leurs doutes a son sujet. - Nous nous sommes accordes ; nous avons ete chaqu'un demander notre maitresse; on nous a repondu qu'elle etait sortie, sans nous dire ou elle etait alee : comme nous savions ou vous diniez, nous avons envoye chercher nos enfans, la Sagefamme et les nourrices : tout cela doit arriver, et paraitra, s'il est necessaire, lorsque nous aurons encore observe notre commune Virginie. - Ce n'est pas mon avis, dit le Bruniste, que nous fassions un eclat dans cette maison : si vous voulez m'en croire, vous renverrez tout votre monde ches ma Virginie, rue des Blancs-manteaus, ou elle demeure depuis quelques temps; et la, nous decouvrirons la verite. Les deux amis suivirent le conseil du troisieme : ils continuerent d'examiner Virginie ; ils lui adresserent la parole, ils rirent, ils causerent avec elle. Elle s'y preta de bonne grace, et avec tant d'enjoument, qu'ils eurent quelquefois des doutes, mais, a la fin, ils la reconnurent parfaitement, a une infinite de marques. Ils n'en firent pas semblant. A l'heure du depart, ils la laisserent, et sortirent un instant avant elle. Les enfans, les nourrices et la sagefamme etaient deja ches la Virginie des Blancs-manteaus ; ainsi, lorsqu'elle arriva, elle trouva dans appartement trois enfans, trois nourrices et ses trois amans. On ne dit rien autre a la Sagefamme, sinon : - Madame, voila les enfans que vous avez recus ; ils sont charmans! En voila deux jumeaus, qui sont aussi bien venus, que s'ils avaient ete seuls? - Il est vrai, Monsieur, repondit-elle au Blondiste, qui l'interrogeait : mais ils ont la plus jolie et la meilleure des meres! Je ne saurais vous exprimer combien elle fut joyeuse de se voir ces deux jumeaux! elle ne pouvait se le persuader, et elle disait sans cesse : Ne me trompe-t-on pas! quel bonheur!... Elle n'a pas ete moins satisfaite a la naissance de la troisieme, surtout de ce qu'elle etait rousse : ce qui vient, je crois, de ce que Madame a toujours ete poudree en rousse en la portant. Apres avoir recu ces lumieres, on fit un present a la Sagefamme, et on la renvoya tres contente. On fit reconnaitre leur mere a chaqu'un des enfans, ce qui ne fut pas difficile. Tous trois l'appelerent maman, en lui fesant de petites caresses, qu'elle ne put repousser. On les renvoya aussi. Restes seuls avec elle, les trois amans regarderent Virginie : - He bien, Mademoiselle, dit le Blondiste. - He bien, perfide, dit le Roussiste. - Que nous direz-vous ? s'ecria le Bruniste, en riant. - Que vous etes des fous, qui avez cherche a detruire votre bonheur, que je me tuais a faire. N'etiez-vous pas heureux? Que vous manquait il? Vous n'avez plus rien a present! Applaudissez-vous de votre finesse! les effets en sont admirables! Pour moi, je renonce a vous trois ; je ne veux, je ne puis, ni vous voir, ni vous parler. Ingrats! je suis sure que vous croyez avoir a vous plaindre de moi! mais ne vous plaignez que de vous memes. et de votre folie. Je vous avoue que je me croyais reconnue depuis la derniere rencontre ou vous me vites tous trois ensemble : je vous pretais des idees assez raisonnables, pour croire que vous consentiez d'etre heureux d'une maniere aussi flatteuse pour votre amitie, que pour l'amour ; je me suis trompee : vous n'etes que des hommes ordinaires ; de cet instant, je vous abhorre. Mais je garderai, j'aimerai mes enfans : les dons que vous leur avez faits serviront a les elever... Adieu, cruels ennemis de vous memes! Les trois hommes furent si surpris de ce langage, qu'ils en demeurerent immobiles. Enfin le Bruniste presenta la main a Virginie. - Distingue-moi des coupables, lui dit-il, je ne le suis pas, car c'est malgre moi qu'ils ont agi. - Non, mon cher Des Rosiers, lui repondit-elle : vous n'etes pas le premier de mes amans ; je n'aurais jamais eu que vous, si vous aviez commence ; d'ailleurs ce n'est pas ma couleur naturelle que vous aimez : je suis reellement blonde, comme vous le verrez quand il vous plaira ; je ne veus plus etre fausse. - Je t'aimerai blonde ; ce n'est plus ta couleur, c'est toi que j'aimerai. - ... Que vous dirai-je, Messieurs? Chaqu'un des amans tint le meme langaje, et peu s'en fallut que Virgirnie ne continuat de les avoir tous trois. Mais elle a refuse ; elle n'en recoit plus aucun que comme ami ; encore veut-elle qu'ils soient tous les trois ensemble : c'est le temperament qu'elle a pris, pour conserver amis, ceux qu'elle avait trompes comme amans. Pour moi, Messieurs (continua la Courtiere, en s'adressant a l'Amans et au Mari de sa Fille), je ne suis pas aussi coupable que Virginie ; je suis une vieille routiere, et je devrais lever la crete encore plus haut qu'elle : mais je la baisse : ma Fille est sage ; elle est mariee ; j'ai tort envers mon Gendre, et je lui demande pardon. Le Moribond et le Mari de la Fille de la Courtiere furentetrangement surpris de l'effronterie de la Vieille Pince. Mais, por le moment, ils ne s'occuperent d'autre chose que de l'histoire qu'elle venait de raconter, et ils lui demanderent, Comment elle ferait leur pour en certifier la verite? - Rien de plus facile! (Leur repondit-elle) : Virginie ne demeure pas loin de ches m.r De Rubancourt, mon Gendre ; s'il le juge a propos, je le conduirai ches elle,je la connais. - Je l'accepte (s'ecria-t-il) ; je serai charme de connaitre si vous avez dit une fois la verite : ce phenomene sera plus grand que l'autre, tout extraordinaire qu'il me paraisse, qu'une seule Fille ait pu tromper trois Amans, qui se voyaient chaque jour, et cela pendant plusieurs annees. Elle l'y conduisit en effet dans la suite, et c'est m.r de Rubancourt qui en certifie la verite. On parle souvent des tours que jouent les jeunes Parisiennes a leurs amans : Elles donnent des esperances a trois ou quatre, que l'immense ville empeche de se connaitre : Je le crois et j'en ai vu plusieurs exemples : c'est pour avertir les hommes qui les recherchent de se tenir en garde, que j'ai rapporte le trait de la Fille de trois couleurs, qui, tout rare qu'il est, remplit mon but, de montrer l'astuce des Filles de la Capitale. La Nouvelle suivante, ou celle-ci formait un episode, contient un exemple non moins singulier.