[L'Exc-u] Etre C-u [Cocu] n'est pas une chose hors d'usage Ni de la nouvelle invencion! Et depuis que le monde en fait profession, Il devrait etre expert en fait de cocuage : Cependant, de ce personage A peine voit-on quelque sage S'acquiter avec dignite! L'un y met la fureur, la rage ; L'autre, en toute benignite, L'applique au profit du menage. Que l'imbecile et le brutal Tirent parti de notre conte. On y voit un C-u [Cocu], qui sut sur son rival, Rejeter sagement sa douleur et sa honte : Sachons etre [cocus] sans bassesse et sans bruit Je voudrais qu'on en tint une ecole publique Il s'en tirerait plus de fruit Que d'ecole d'algebre ou de langue hebraique. Sur le haut de la porte il pourrait etre ecrit : C'est ici qu'aux maris on apprend la science D'etre c-us [cocus] avec decence. En depit des temps malheureux, Le docteur serait bientot riche : Si quelque maitre es-arts l'affiche, Je retiens place a mes neveus. Sur les bords de la Loire, une jeune beaute Aux Seigneurs d'alentour paraissait bonne emplete Grosse dot, noble parente, C'etait, pour un epoux, la fortune complete : En habits riches et galans, Pres d'Egle la noble jeunesse Debite, selon ses talens, Propos flatteurs et gentillesse : Elle, empressee a tout charmer, Ajoute conquete a conquete : Jeune fille est toujours en quete De celui qu'elle doit aimer. Mais pendant qu'elle a l'oeil au guet, Et qu'en secret elle examine De celui-ci la bonnemine, De celui-la l'air tendre et le joli caquet, Le pere, dans d'autres balances, Pese tout ce qui forme une bonne maison, Le bien, le rang, les alliances, Le merite solide et la droite raison : Un contrat suit le choix dicte par sa prudence, Mais apres tout cet examen, Qui sans l'aveu d'Amour s'embarque avec Himen N'est-on pas encore en assurance! Que de l'enfant aveugle un vieillard eclaire Ne dedaigne pas le suffrage, Sans lui le repos du menage N'est aucunement assure! A celui-ci le petit Traitre Semblait d'abord avoir souri, Et tout allait des mieux : une femme peut-etre Aimerait toujours un mari, S'il avait toujours soin de l'etre : Mais quand la tendresse a tari Et que dans cet epous elle ne voit qu'un maitre, C'est la saison du favori. A notre Epous, a sa Compagne S'adonne un jeune Complaisant. Voisin agreable, amusant, C'est un tresor a la campagne! Il est de la chasse, du jeu Faut-il chanter, il accompagne ; Aupres du vin du cru, le Voisin prise peu Et le bourgogne et le champagne ; Surtout, pour la Voisine il se mettrait au feu. Pres d'elle mille soins le rendent necessaire : D'abord, par son attencion, A peine aspire-t-il au bonheur de lui plaire, C'est respect seulement, c'est admiracion, Sans aucun espoir de salaire. Enfin, par de certains soupirs Dont la plus innocente entend bien le langage, Il ose expliquer ses desirs ; Prend une main, un bras, presse encore davantage, Si bien que d'etage en etage, Il arrive bientot au centre des plaisirs. Prudence dort, quand Amour veille ; Ils ne peuvent cacher leurs feus, Un Valet a prete l'oreille ; Il observe, et temoin de leurs plus tendres voeus, Va tout dire a son Maitre, et croit faire merveille Il ne fait que trois malheureux! Sans preter a l'avis creance trop facile, Le Seigneur veut, lui-meme, observer les Amans : Il feint un voyage a la Ville, Et revient les surprendre, en ceci trop habile! Sous les plus simples ornemens, Et dans le plus commode asile, Qui, d'un couple-heureux et tranquille, Puissent favoriser les doux emportemens... Ho, quelle vision! de celle de Meduse On aurait ete moins frappe! De celle de son Ecloppe Venus ne fut pas plus confuse! Quels plaisirs, a ce prix, ne seraient trop payes! Ha! je frissonne quand j'y pense, Et je vois sur ce lit les Amours effrayes, Tenir mauvaise contenance!... C'est ici qu'il faut respecter Notre heros en cocuage! Au desordre, a l'effroi du fourbe qui l'outrage A peine, en peu de mots, daigne-il l'insulter. Que va faire notre Home! Etrangler de sa main, Devisager son Infidelle? Non ; sans menace, sans querelle, Il lui suffit qu'au lendemain, De la demeure paternelle Elle reprenne le chemin. Luimeme, de son sort y porte la nouvelle. Quel recit pour ce vieux Seigneur, Tout plein de ses ayeux, delicat sur l'honneur! Il jure, que dans sa famille, Jamais d'un tel opprobre, un front ne fut atteint! Mais, dans le meme instant, sur celui de sa Fille, Il peut lire les torts dont le gendre se plaint... Il se rend a ce temoignage. Du Dandin d'autrefois l'impudente Moitie Surprise en cas pareil eut hardiment denie ; Avec un mari qui fut page, Il vaut mieux filer doux, que d'exciter sa rage! Le crime est avoue ; le cas n'est plus douteus, Que faire en un etat si triste et si honteus? - Voici le parti le plus sage, Dit l'Epous : jusqu'ici, de notre mariage, Aucun fruit n'a serre les noeuds ; Jurez que d'un mari je n'ai que l'apparence ; Sur pareil deshonneur, je n'insisterai point. Et nous verrons, bientot, une heureuse sentence Delier le noeud qui nous joint. II n'est pas de plus doux remede! Egle poursuit : le Mari cede. La Volage est rendue a son premier etat A quelque chose pres, de legere importance : L'Epous, de son cote, se voue au celibat, Et fait au Dieu d'Himen profonde reverence. Mais, pour assurer son repos, Il doit du faux Ami punir la perfidie. A l'ecart, sans temoins, il le trouve a propos, L'attaque, le desarme; et maitre de sa vie, Exige seulement de lui Qu'il epousera l'Infidelle Qu'il se plut a seduire et qui lui parut belle, Quand elle etait femme d'autrui. Le Vaincu suit la loi que le Vainqueur impose. Mais sous un triste himen nos Coupables unis, Des plaisirs dont ils sont l'un par l'autre punis, Ne trouverent plus meme dose : Le plus constant des deux est, bientot, degoute : On a recours au voisinage ; Le Precurseur, luimeme, est enfin regrette, Et sous un nouveau personnage, Recu comme nouveau par la Jeune Beaute, Il rapporte son cocuage A celui qui l'avait prete. On dit, on prone par la ville Et chacun est convaincu Comme de texte d'Evangile, Que caractere de c-u [Cocu] Est caractere indelebile : Vous avez vu qu'il n'en est rien. Et c'est toujours chose agreable De pouvoir faire entendre a tant de gens de bien Que leur mal n'est pas incurable.